L'histoire de Leslie, la grenouille.

 

Nous sommes au début du printemps 95. Une amie arrive un jour chez moi avec un bocal, à l'intérieur duquel nagent quatre petites grenouilles vertes. Ce qui reste de leur queue indique qu'elles viennent tout juste de quitter l'état de têtard, pour rejoindre la terre ferme. Elles sont alors aussi minuscules que le bout d'un doigt. Mon amie savait que je possédais un aquarium à l'intérieur duquel je comptais élever ces batraciens…

Le plus difficile maintenant, c'est de les nourrir. Je commence par leur donner à manger des insectes de très petites tailles : moucherons, pucerons, vers de vase… Elles se sont très vite adaptées à leur nouvel habitât. Il faut dire que tout est là pour leur confort : chauffage, filtreur-nettoyeur d'eau, bulleur, plantes… L'aquarium est divisé en deux parties : une partie avec du sable, des pierres et de la mousse ; et une partie avec une étendue d'eau toujours bien claire dans laquelle poussent des plantes aquatiques. Elles se sont aussi habituées aux regards des personnes extérieures et à l'intrusion de mains dans l'aquarium. Elles se laissent même facilement caresser, confiantes envers les doigts qui leur apportent la nourriture chaque jour.

 

 

Quelques mois plus tard, elles ont déjà beaucoup grandi. D'ailleurs, elles ont de plus en plus d'appétit! Mais maintenant, elles peuvent manger des insectes un peu plus gros : petites mouches, vers, moustiques, araignées, fourmis… Un jour, j'installe une petite mangeoire dans le but de leur apprendre à se nourrir seules. Le problème, c'est que leur façon de manger est basée sur le réflexe : elles n'attaquent que ce qui bouge! Le passage dans leurs champs visuel très large d'un insecte de petite taille déclenche le déroulement de la langue avec laquelle elles attrapent leurs proies à distance. Pour commencer leur dressage, je place d'abord chaque jour dans la mangeoire des petites crevettes d'eau douce vivantes. On trouve ces crevettes (gammarus), dans la vase des étangs. Puis une fois que les grenouilles se sont habituées à se nourrir dans la mangeoire, je place avec les crevettes vivantes, d'autres crevettes mais sèches cette fois. On peut acheter ces crevettes séchées dans les rayons de nourriture pour tortues. Ça bouge tellement à l'intérieur de la mangeoire que les grenouilles ne font pas la différence entre les deux sortes de crevettes, et continuent à manger tout le contenu du récipient. Puis, peu à peu, j'augmente le nombre de crevettes sèches et je réduis le nombre de crevettes vivantes… Et au bout de quelques mois, l'expérience est réussie : les grenouilles ne se nourrissent plus que de crevettes séchées! Maintenant, il me sera beaucoup plus facile de leur donner à manger, bien que je continue à leur donner des insectes vivants de temps en temps.

Le comportement des grenouilles est désormais complètement différent de celui qu'elles auraient eu dans la nature : elles mangent de la nourriture en boite, elles s'amusent avec mes doigts, elles se laissent caresser… Mais depuis que la mangeoire est en place dans l'aquarium, une hiérarchie est apparue dans le groupe (comme ça semble aussi être le cas avec les rats de laboratoire). Une grenouille domine et mange plus que toutes les autres. Elle assure sa supériorité lors de petits combats durant lesquels elle pousse des coassements le plus grave possible en même temps qu'elle saute sur le dos de la dominée. C'est elle qui a priorité sur la mangeoire. On peut la reconnaître par sa taille, supérieure à celle des autres. Derrière la dominante, deux grenouilles se partagent la place. Elles peuvent aller manger dans la mangeoire quand leur supérieure n'y est pas. Elles ont toutes les deux la même taille. Et enfin, il reste une grenouille dominée. Celle ci ne peut accéder à la mangeoire que très rarement et reçoit beaucoup de coups de langues lorsqu'elle essaie de s'en approcher. Je dois donc la nourrir à part pour éviter qu'elle ne perde trop de poids. Bien que je reconnaisse assez facilement chacune des grenouilles, c'est la seule à qui je donnerai un prénom : Leslie.

 

 

Les quatre grenouilles diffèrent par leur taille, leur façon de coasser, leurs petites taches… Elles sont toutes de la même race et de même sexe : mâle. On reconnaît les mâles justement par leurs coassements et par de petites enflures de leurs doigts (ce qui permet de s'agripper plus efficacement à la femelle durant l'accouplement). Mes quatre grenouilles sont bien des mâles (bien que j'ai donné par accident un prénom féminin à Leslie) : le crapaud n'est pas le mâle de la grenouille… Tout comme les grenouilles, il y a des crapauds mâles et des crapauds femelles. Grenouilles et crapauds sont deux espèces bien différentes (tout comme le hibou et la chouette). Ils appartiennent tous deux à la classe des amphibiens et à l'ordre des anoures. Ils se répartissent en 3494 espèces sur toute la surface de la planète sauf en Antarctique. Leslie et ces sœurs sont des grenouilles vertes communes qui ont une vie amphibie : elles ne restent pas toujours dans l'eau mais elles ne s'en éloignent jamais. Elles sont d'un vert qui varie du foncé au jaune selon les moments de la journée, le stress et l'ensoleillement. Elles ont une raie orangée le long du dos et des taches brunes réparties sur tous le corps.

Quatre années vont s'écouler sans problèmes pour les grenouilles. Elles continuent à se nourrir tous les jours et reçoivent de temps à autres quelques insectes variés qui leur permettent de continuer à s'entraîner à la chasse. Pendant l'été, elles ont même le droit d'aller se dégourdir un peu les jambes au soleil, dans la pelouse. D'ailleurs un jour, une d'entre elle s'est sauvée. Après une heure de recherche dans les herbes, nous allions laisser tomber, mais à notre grande surprise la fugueuse est revenue d'elle-même vers le bocal qui contenait les autres grenouilles (sûrement attirée par les coassements des ces sœurs). Parfois, elles changent de peau (elles muent). Elles s'arrachent la peau sèche avec les pâtes et la font glisser jusqu'à la bouche pour la manger. Mais la température de l'aquarium étant constante toute l'année, les grenouilles n'ont pas eu la nécessité d'hiberner. Dans la nature, elles se seraient creusé un trou dans la vase où elles auraient séjourné durant l'hivers, avant d'en sortir au printemps pour la reproduction.

Durant ces quatre années, la hiérarchie du groupe va sans cesse se modifier. Chacune des trois grenouilles dominantes aura accéder chacune leur tour au trône. Leslie restera longtemps la dominée et la plus faible. C'est elle ma petite préférée, pour diverses raisons : elle est plus jolie que les trois autres et aussi beaucoup plus intelligente. Alors que les autres ont parfois des restes d'instincts sauvages, Leslie sait les contrôler pour agir de façon optimale face aux événements. En plus, un lien plus fort nous uni, car c'est la seule grenouille que je dois continuer à nourrir chaque jour à la main (ou avec une pince à épiler). Mes efforts et les siens vont payer car petit à petit, Leslie arrive à monter dans la hiérarchie pour finalement arriver à la première place qu'elle ne quittera plus!

Alors que la quatrième année de captivité touche à sa fin, je ne nourris évidemment plus Leslie qui sait désormais le faire seule dans la mangeoire. Mais je dois toujours nourrir la grenouille qui a pris sa place, celles qui est dominée par toutes les autres. D'ailleurs, cette grenouille dominée est la grenouille qui avait commencé dominante au début de la captivité. C'est à ce moment là, que de graves problèmes sont apparus. Une à une, les grenouilles dominées vont attraper une maladie (ou peut-être un champignon) qui va rendre leurs yeux blanchâtres ; et elles vont succomber lentement les unes derrière les autres.

Finalement, ça fait plusieurs mois que Leslie est seule dans l'aquarium. Tout se passe plutôt bien jusqu'au jour où elle se met à refuser toute nourriture. En plus, elle semble vouloir à tout prix sortir de l'aquarium. Afin de préserver sa vie et d'éviter qu'elle ne meurt dans l'aquarium, je décide de lui rendre sa liberté. C'est une décision que je prends un peu à contre cœur puisqu'en cinq ans, je me suis beaucoup attaché à elle… Mais d'un autre coté, je pense qu'elle a gagné le droit d'être libre.

 

 

Et un beau jour du printemps 2000, c'est le grand départ. Après un bon repas qu'étrangement elle n'a pas refusé de prendre, je la mets dans un bocal pour l'emmener dans un endroit éloigné de toute civilisation (et donc de pas mal de dangers). Durant le trajet, Leslie reste très calme.

 

 

Enfin après avoir traversé une forêt, j'arrive à une marre perdue en pleine nature. C'est là que Lelsie finira sa vie. La marre se trouve sur le flanc d'une colline, dans une prairie qui borde une forêt. Aucun chemin n'y mène. A notre arrivé, un concert de centaines de coassements nous a accueillis. Au moins, elle ne sera pas seule!

 

 

Je pose le bocal ouvert à terre… Après une longue hésitation, Lelsie sort enfin de sa captivité. Elle se dirige à petits bonds vers l'eau pour finalement y plonger. Puis elle fait une grande boucle en nageant sous l'eau, puis revient à mes pieds. Elle restera devant moi jusqu'à mon départ, comme pour me dire au revoir. Avant de partir, j'ai eu le temps de voir Lelsie se faire taquiner par deux autres grenouilles. Elle n'est pas tout à fait de la même race que celles-ci mais je sais qu'elle saura s'imposer. Je l'ai aussi vu chasser un moustique : son intelligence va sans doute lui permettre de s'adapter à son nouveau milieu. Maintenant, Lelsie se retrouve de nouveau entre les mains de Dame Nature, qui sera indulgente avec elle, je l'espère…

 

 

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